Goûts

Je suis qui pour estimer que certains ont des goûts musicaux proche de l’égout alors que les miens convoquent des anges dans la voûte céleste de mes oreilles raffinées ? Qu’est ce qui m’assure que mes pratiques musicales me permettent de séparer justement le bon du mauvais, de reconnaitre instantanément le génie et de lutter contrer la nullité crasse ? Et qu’est-ce qui me prend de crier au génie un jour et au loup le lendemain ? De quel droit ? Depuis que je me considère comme apte à porter un jugement sur ce que j’entend, ma gare de triage culturel oriente systématiquement ce qu’elle analyse. Je suis donc absolument convaincu que ce que j’aime est bon, c’est ma conviction (ce que j’aime est forcément bon)  et que, consubstantiellement, ce que je n’aime pas mérite à peine la poubelle où je l’envoie sans états d’âme. Cette certitude me vient d’années de pratiques assidues, d’opinions affichées, et de cette affirmation que la qualité reconnue à une chanson dépasse le simple plaisir pris à l’écouter : en fait, j’aime cette chanson parce qu’elle est conforme à une intention, un univers, une esthétique et parce qu’elle se démarque du modèle commercial où des hectolitres de musique sans âme coulent des robinets de la musique industrielle. Je l’aime parce qu’elle correspond à mon goût. C’est à la fois un constat et mon problème.

Car ce goût que je fais juge, défini comme l’alpha et l’oméga de mon modèle critique, quelle valeur lui donner ? Si je prétends tout analyser à l’aune de son jugement, qu’est-ce qui me prouve qu’il est meilleur, plus juste et plus pertinent qu’un autre ?

En matière de jugement sur le goût, je me fierai plutôt à cette matrice punk : aux chiottes, le bon goût !!! Commencez déjà par remettre systématiquement en cause ce que vos aînés ont défini comme étant l’archétype du bon goût et vous aurez progressé dans la quête du goût véritable.

Le goût est une boussole dont la précision s’étiole lorsqu’on met le cap sur l’inconnu. Il se prétend intègre mais fluctue toujours. Ses écarts favorisent les rencontres inattendues, les réévaluations tardives et toujours bienvenues. Vous savez, cette petite ritournelle qu’un jour vous avez entendue, qui a pris l’ascenseur pour monter jusqu’à votre cerveau où elle a eu le culot de s’installer, de prendre ses aises. Vous avez tourné autour, honteux, intrigué, stupéfait que vous puissiez lui accorder la moindre attention. Elle était différente de celles qui avaient votre écoute, en fait, elle avait même quelque chose que ces dernières n’avaient pas ou plus. Patiemment vous l’avez reliée à d’autres chansons, son interprète à d’autres interprètes, son compositeur à d’autres compositeurs, puis vous vous êtes rendu compte qu’elle trimballait tout un univers avec elle et vous êtes tombé dedans.

Et ce tube, matraqué à longueur de journée, cette chanson en ligne directe du mainstream commercial, comment a-t-elle fini par trouver grâce à vos oreilles sinon par le plaisir qu’elle vous a donné et les qualités que vous lui avez reconnues ? Ce que j’aime est bon, non ? Il y a forcément là dedans une volonté, une intention, une esthétique qui lui ont permis de changer subitement de statut. Tout en restant récréative (elle a été conçue pour ça), elle devient autre, objet de ma curiosité et de ma critique qui ne sait plus trop quoi en faire. Mais je lui reconnaît ce talent d’avoir su faire bouger les lignes et de botter le cul d’un manichéisme trop confortable.

L'art de ne jamais être d'accord